Le train filait dans les ténèbres. Par la fenêtre, les plaines de l’Ouest, figées dans le grand carcan blanc de l’hiver, brillaient sous une lune ronde. Le froid mordant de l’extérieur n’épargnait pas le compartiment et je grelottais, excédé que les chemins de fer, après tant d’années, n’aient pas voulu résoudre ce problème. A un moment, brisant ma solitude, la porte couina, imposant la présence d’un petit homme trapu grandi d’un ridicule chapeau melon.
- Quel froid de canard, c’est inimaginable,
vous vous rendez compte que dans toute la voiture la température ne dépasse pas huit degrés ! J’ai tenté d’en informer le contrôleur mais celui-ci reste absolument inexistant. D’ailleurs il
semble qu’à part vous il n’y ait personne dans ce train, aussi, si vous le permettez, je pense qu’à deux nous auront moins froid dans ce box.
J’acquiesçai frileusement de la tête sans répondre, redoutant par expérience l’évidence d’un débat vain. Dépité, l’autre s’ébroua avant de s’asseoir et de s’engoncer dans un mutisme rageur en feuilletant bruyamment un journal sur ses genoux. Une minute ou deux encore, je tentai de revenir à quelques préoccupations que je souhaitais résoudre dans le recueillement de mes pensées. Mais cela s’avéra impossible car le sans gêne, béatement, s’installait dans son état, s’acharnant, après avoir terminé son journal, à le reparcourir inlassablement depuis le début. Espérant naturellement lui faire comprendre mon courroux, Je le dévisageai alors lourdement. Ses trait, de prime abord quelconques, étaient pourtant de ceux qui, lorsqu’on leur accordait un brin d’attention, ne s’oubliaient ensuite que difficilement. Dire qu’il fut laid aurait été aisé et somme toute une réduction lâche d’une description véritablement pénible. Je fus tenté un instant de détourner mon regard et, plusieurs fois, indécis, je clignai des yeux. L’autre, sans lever les siens, ébauchait imperceptiblement un sourire, sur déjà de sa victoire. Croyait-il ? Me ressaisissant, insistant, je le fixai à nouveau, rejetant au loin ma première aversion. L’homme, presque nain, avait le front bombé, osseux, sur lequel circulaient, pulsées sous une peau jaunâtre, de grosses veines bleues. Des yeux globuleux supportaient, avachie, des paupières molles et, indécent, un grand nez coupait net l’asymétrie du visage car il avait en effet une oreille plus basse que l’autre. Les lèvres qui auraient pu être belles si des plis profonds d’amertume ne les avaient entachées, étaient aussi gâchées par des dents irrégulières. Pour finir, le bas du visage se décomposait désespérément d’un menton fuyant, perdu dans les tremblements adipeux d’un goitre flasque. L’ensemble réuni devait certainement avoir un âge, mais lequel ? Trente, quarante, cinquante ans, plus peut-être ? Devant une telle marge d’erreur, je décrétai qu’il n’en avait aucun !
- J’espère que je ne vous ennuie pas ?
L’hypocrite avait parlé, levant enfin la tête. Je grimaçai poliment un sourire jaune, lui répondant :
- Pas vraiment, mais il semblerait que ce quotidien ne soit pas à la hauteur de vos espérances !
Son visage s’illumina et il me parut moins disgracieux.
- Ah Monsieur, je vois que vous êtes observateur, mais détrompez-vous, ce n’est pas lui qui est en cause. Il se fait que l’achetant tout à l’heure, le vendeur, certainement par erreur, m’a donné celui d’hier et celui-là je l’ai déjà lu.
- Pas de chance !
- En effet.
C’était aussi mon cas, unique proie dans cette nuit qui n’en finissait pas, j’étais presque sûr maintenant qu’il ne me lâcherait plus. D’ailleurs, arrêtant son agaçant manège, il plaqua une main lourdement baguée d’or au milieu d’une double page.
- Vous avez vu ça ? Le Gouvernement lève encore des impôts et cette fois au nom de la solidarité nationale. Donner aux pauvres pour qu’ils ne le soient plus c’est là, semble-t-il, pour l’Etat, le seul rôle simpliste des riches ; grand principe s’il en est ! Qu’en pensez-vous ?
Que voulait-il que j’en pense, Je revenais de l’Ouest où en quête de fortune et d’aventure, j’avais travaillé dur deux ans et pour pas grand-chose comme chercheur d’or et pour une fois cet impôt ne me concernait pas. Je le lui dis. Une moue compassée fut sa seule réponse et pendant un long et apaisant moment il se tint coît. Hélas, si la perception de nos différences de classe avait quelques minutes chassé au loin son triste penchant social à la discussion, c’est très vite qu’il revint à la charge.
- Et là, vous êtes au courant de cette histoire ?
Péremptoire, il me tendit le journal ouvert sur une page qui titrait en gros :
Duel à Kansas City : le shérif se fâche !
Je le lu lentement, jouissant de l’accalmie offerte. L’article traitait d’un banal fait divers. C’était l’histoire d’un pauvre type qui, toute sa vie médiocrement honnête, avait enfin un jour, fatigué de sa quarantaine, décidé d’en finir. Dans un bar, soul, il avait provoqué stupidement une ancienne gloire de la gâchette qui désarmé, avait refusé le combat. Le médiocre, passant outre, l’avait lâchement occis, le faisant entrer définitivement entrer dans l’histoire. Malheureusement c’était sans compter sur le shérif, beau frère du tenancier, qui très mécontent de perdre l’attraction principale du saloon, avait tout simplement abattu le «forcené», de plusieurs coups de carabine dans le dos.
-Alors qu’en dites-vous cette fois ?
Ca ne m’intéressait pas d’en débattre avec le nain. Néanmoins, je lui dis, lui rendant son journal :
- C’est évidemment souvent à cette fin peu glorieuse que doit s’attendre ce genre d’aventurier…
D’un étonnant effet de manche, le troll balaya nerveusement mon affirmation.
- Bien sûr, bien sûr, mais ce n’est pas là l’essentiel ; l’important en fin de compte, c’est que force soit revenue à la loi ! Ce qui prouve encore une fois, si cela était nécessaire, que le temps des pistoleros et leur soit disant «impunité» à tuer, est enfin terminé !
Mon Dieu qu’il m’exaspérait ! Et le plus triste c’est qu’il avait raison ; le monde changeait, vite trop vite à mon goût, ainsi dernièrement à mon arrivée en ville, les autorités, en uniformes maintenant, m’avait fait comprendre fermement que pour éviter les ennuis il vaudrait mieux pour moi ne plus porter d’armes pour continuer vers l’Est. Dégoûté et la mort dans l’âme je m’étais résigné à revendre à vil prix mon fidèle six coups, mon fusil et même mon poignard indien.
- Vous ne trouvez pas ?
Mais qu’avait-il besoin de moi pour se faire seul, les demandes et les réponses ! J’eus soudain envie de le contredire, c’est ce qu’il voulait, pour occuper son temps, mais j’étais maintenant près à lui en donner pour son argent.
- Vous ne croyez pas Monsieur, que comme toute chose constituant la multiplicité de l’univers et de la nature, par définition même, la possibilité d’une constance et totale notion d’ «impunité» puisse aussi exister ?
Levant ses globes au ciel, il s’exclaffa joyeux, gonflant se joues :
- Enfin jeune homme, soyons sérieux. Dans notre société organisée cette notion, parfaitement ridicule, est désormais plus qu’inconcevable. Il y a belle lurette que les états du Nord et du Sud ont rejeté le principe d’autodéfense : un argument fallacieux sous lequel vos desperados cachaient leurs tristes dextérités. Aujourd’hui, les choses sont simples : tuer son prochain, en duel ou non, avec un couteau de boucher ou un revolver, fut-il à crosse d’ivoire, est considéré, à juste titre, comme un crime, point final.
Satisfait il marqua un temps d’arrêt, j’allais lui répondre mais il continua :
- D’ailleurs soyons honnête et acceptons l’évidence, la gratuité du geste n’a jamais existé, sinon dans les légendes populaires. Les règlements de compte ont toujours caché un mobile, lui-même invariablement financier. Avouons-le : l’argent reste toujours le nerf de la guerre !
J’enrageai, il avait raison bien sûr, enfin en grande partie seulement…
- Je vous concède que la plupart des crimes sont liés à un mobile, l’argent ou parfois simplement une vengeance mais…
- Ah ! Vous voyez, vous voyez !
Le monstre exultait. Moi, malgré une colère sourde, je restais apparemment calme pour ajouter :
- Attendez, vous ne prenez pas en considération les cas, rares je vous l’accorde, où pourtant il n’y a pas de ces mobiles boomerang.
- Pas de mobile ?
Interloqué, il était resté la bouche désagréablement entrouverte.
- Oui, pas de mobile, enfin ceux couramment admis. Considèreriez-vous la réalisation d’un crime impuni, donc parfait comme étant justement un bon mobile ?
- Mais c’est absurde !
Echauffé par la discussion, je m’étais levé.
- Pas tant que cela, attendez, vous allez comprendre…
Mais avant, j’avais besoin d’air. J’ouvris la fenêtre du compartiment, sans bien sûr me pencher au dehors. Un vent glacial mais vivifiant s’engouffra à l’intérieur.
- Vous êtes fou, nous allons prendre froid, refermez cette fenêtre, voyons.
- Cela ne sera pas long et je vous assure que vous ne prendrez pas froid. Mais regardez plutôt sur les bas cotés, ces impressionnantes congères qui ressemblent sous la lune à des milliards de diamants cristallisés. C’est vraiment magnifique !
- Je ne vois aucun rapport entre vos brusques états d’âme poétiques et ce qui nous préoccupe, sinon que maintenant je suis transi et c’est de votre faute !
J’inspirai profondément une dernière fois avant de répondre.
- Vous n’avez rien compris, c’est dommage… Enfin, sachez qu’ici le mobile c’est ma seule répugnance à votre personne. Pour le crime, ne vous inquiétez pas, il sera parfaitement IMPUNI !
Brutalement, je soulevai le nabot affole et sans attendre, vigoureusement je le précipitai à l’extérieur. Malgré le rugissement du vent, à sa chute, je perçus délicieusement un bruit mat de pastèque éclatée. Je refermai alors la fenêtre et me rassis, satisfait.
Au bout de quelques instants, comme je m’ennuyais, j’ouvris le journal qui traînait sur la banquette. Il était de la veille mais moi, je ne l’avais pas lu…